Arc-en-ciel et panneau mobile pour tamiser la lumière

Martha releva les yeux du dossier et réexamina encore une fois l’OVNI qui avait atterri dans son bureau. Elle voyait des cas tous les jours que Dieu faisait, mais là ça passait les bornes. Déjà, rien que le fait que l’on puisse, sciemment, et en s’étant dit que c’était une bonne idée, mettre une jupe vert pistache avec un chemisier à dentelle violette, ça la dépassait. Quand on y ajoutait les chaussures rouges vernies, le vernis à ongle rosa fushia et le petit châle vert anis (bon au moins c’était vert comme la jupe), on avait l’impression d’obtenir un arc-en-ciel qui aurait trop traîné dans les années 80.

« – Donc. Vous voulez embaucher une de nos techniciennes de surface ?
– Oui une femme de ménage quoi.
– Oui. Vous voulez combien d’heures par semaine ?
– Je ne sais pas, mais il faut que ce soit impeccable. J’avais une femme de ménage avant : une perle ! Tout était parfait, le repassage je n’ai jamais vu des cols de chemises aussi bien faits. Elle faisait la poussière comme personne, elle déplaçait tous les bibelots ! Et rapide en plus. Enfin ça c’était avant, elle est parti en retraite, mais maintenant : impossible de trouver du personnel aussi compétent. Il faut dire, les gens ne respectent plus rien, même pas leur travail. Puis, comme ce sont souvent des immigrés ça n’arrange pas les choses si vous voulez mon avis. D’ailleurs l’autre jour… »

Martha n’écoutait plus, de toutes façons elle connaissait le discours. Au moins là-dessus l’OVNI était rassurant : il était comme les autres clients de ce genre. En attendant qu’il termine son monologue, elle commença à remplir son dossier. Il faudrait trouver une femme de ménage dynamique, résistante et pas trop susceptible. Finalement ne pas être susceptible était la première qualité pour faire ce boulot, plus que la rigueur ou la discrétion. C’était assez étrange quand on y pensait : les gens en employait d’autres pas pour faire le boulot à leur place, mais pour avoir quelqu’un sur qui crier. Peut être une ancienne frustration propre notre à époque et à notre société. Consciente qu’elle s’éloignait du sujet, elle revint au dossier et décida d’interrompre sa cliente :

« – Bon alors, je vous propose, étant donné la surface de votre appartement, les prestations demandées et le soin avec lequel ça doit être fait, un forfait de 5 heures par semaine que l’on peut répartir comme vous voulez. Je vous conseille deux jours dans la semaine : le mardi et le vendredi par exemple.
– Oui mais alors si j’ai une réception le samedi, mon appartement restera sale jusqu’au mardi, ce n’est pas pos…
– Dans ce cas vous pouvez demander une prestation particulière ou changer un des jours de ménage.
– D’accord. Ça me va alors, si vous pouvez m’assurer que vous avez confiance en votre personnel et son efficacité.
– Parfaitement confiance. Je vous rappelle que l’employée n’est là que pour effectuer les prestations pour lesquelles elle est payée c’est à dire : ménage et repassage. En aucun cas elle ne fait les courses, la cuisine ou ne va chercher les enfants à l’école.
– Pourquoi donc ? J’aurai peut être besoin d’elle pour faire les courses, je ne vois pas ce que ça change qu’elle fasse ça ou du ménage ! Au contraire ça la changera.
– Ce n’est pas son métier madame, c’est comme ça. Et avant que vous ne me menaciez : ce sera la même chose dans toutes les agences.
– Eh beh, c’est bien ce que je disais y a plus de personnel ! »

Martha soupira. Les gens ne voulaient jamais comprendre que faire le ménage c’était autant un métier que mannequin et que comme on ne demande pas au mannequin de défiler à la fête d’anniversaire des enfants du styliste, on ne demande pas à la femme de ménage d’aller chercher les enfants à l’école. Elle fit signer le contrat dans un silence glacial et regarda l’arc-en-ciel des années 80 chatoyer en passant la porte.

Trois jours plus tard, elle reçu une plainte car la femme de ménage avait oublié de faire la poussière dans le dressing.

Deux jours encore après, l’OVNI lui signala qu’il restait trois tâches sur son store.

La fois suivante, la femme de ménage avait osé laissé les assiettes à égoutter au lieu de les essuyer et les tâches étaient toujours là.

La fois encore d’après l’OVNI avait positionné des scotch pour signaler les tâches et se plaignait qu’elle n’avait jamais vu une chemise aussi mal repassée : on ne voyait pas bien le pli central de la manche gauche.

Aussi, lorsque Martha arriva au bureau mardi matin pour son dernier jour de travail avant sa retraite, elle attendit un coup de fil particulier toute la matinée. Mais déception, elle ne reçu que trois appels ce matin là : deux pour lui souhaiter une bonne retraite, et un d’une cliente qui voulait changer son forfait. Le déjeuner fut morne, elle était un peu triste, même si c’était stupide et puéril, elle s’en rendait bien compte. Aussi bondit-elle presque de joie lorsqu’elle reconnu le numéro de l’OVNI sur son téléphone à 16h37, 23 minutes avant la fin de la journée. Elle inspira profondément, laissa passer deux sonneries puis décrocha.

« – Viténet bonjouuuuur ?
– Oui bonjour c’est encore madame de la Rotule, j’espère que c’est la dernière fois que j’appelle, sinon je serai obligée de changer de société ! Je suis très mécontente
– Madame je vous assure que nous mettons tout en œuvre pour vous satisfaire : la satisfaction de nos clients est notre première préoccupation.
– Oui et bien on ne dirait pas. Bon je passerai sur le verre que votre employée m’a cassé, puisqu’elle me l’a remboursé même si je trouve ça scandaleux. Mais surtout : les trois tâches sur mon store sont encore là malgré les scotchs, c’est à croire que cette pauvre fille est aveugle.
– Oui je comprends mais il y a une solution très simple à votre problème madame.
– Heureuse de vous l’entendre dire, et quelle est-elle je vous prie ? Vous allez m’envoyer quelqu’un d’autre de plus compétent ou lui payer des lunettes ?
– Non. Vous allez prendre une éponge, ET VOUS BOUGEZ VOTRE CUL, CONNA-SSEUH ! »

Et Martha raccrocha. Une fois dans une carrière, ça ne pouvait pas faire de mal…

Publicités
Cet article, publié dans Histoires entre amis, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Arc-en-ciel et panneau mobile pour tamiser la lumière

  1. lise CC dit :

    ah ! je jubile ! :)
    Vous en avez d’autres, dans ce style ??

    • armagrat dit :

      Merci beaucoup de votre enthousiasme, j’en ai probablement d’autres, mais ce genre de nouvelle dépend bien évidemment de mes humeurs. Pour celle-ci il se trouve que je faisais fasse au travail à une dame particulièrement pénible et persistante, même si c’était dans un autre domaine. Bonne continuation à vous et merci de m’avoir lue.

    • armagrat dit :

      J’en ai publié une autre qui vous plaira peut-être, même si le sujet est différent…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s